En 1914, au cours d'un séjour en Russie, Stravinsky s'étant arrêté à Kiev, «mère des villes russes», y avait fait une ample moisson de très anciens textes populaires. Au retour de ce voyage, il parvient en Suisse au moment précis où le premier conflit mondial vient d'éclater. Impossible de franchir la frontière. Et voilà ce grand voya¬geur contraint, plus de quatre années durant, à un état de claustration qui lui pèsera d'autant plus qu'il suscitera en lui un sentiment très vif de nostalgie à l'égard de sa Russie natale.
On conçoit alors tout le prix que pourront avoir à ses yeux les textes glanés à Kiev. Ils lui seront si chers, ces témoins de l'ancienne Russie, qu'ils en viendront à nourrir la majeure partie de sa production durant son séjour dans le pays de Vaud. Il est juste d'ajouter qu'en cette conjoncture, il trouvera en Ramuz, le poète au langage rustique et coloré, non seulement un traducteur de choix, mais encore un collabora¬teur fécond et un ami.
Les Noces - Avec cette partition, nous sommes en présence d'une des œuvres maî¬tresses de Stravinsky. Tout est neuf en cette singulière musique: la conception d'ensem¬ble, la forme, l'écriture polyphonique, l'orchestration. Il s'agit essentiellement d'une cantate pendant laquelle on danse. Pour ce qui est de la forme, l'analyse thémati¬que révèle la présence d'un très grand nombre d'éléments différents, ce qui, à pre¬mière vue, devrait être nuisible à l'unité. Il n'en est rien, car cette profusion de mélodies se déroule en prenant appui sur un courant rythmique d'une irrésistible puissance coordinatrice.
Une gerbe de chansons, telle est cette cantate illustrant quatre scènes de la vie pay¬sanne russe: La tresse - Chez le marié, chacun des deux fiancés se préparant et s'attifant pour la fête; Le départ de la mariée, qui suggère sans la représenter la cérémonie rituelle du mariage; enfin Le repas de noces, scène truculente où fusent les apostro¬phes et les lazzis.
En fait, l'action est double; car à ce fond de réjouissances populaires s'oppose la gravité des promis, de la jeune fille surtout qui, dans la perspective d'une union sans amour, négociée entre les deux familles, apparaît un peu comme la sœur doulou¬reuse de l'Elue du Sacre, offerte en holocauste, non plus au printemps renaissant, mais à l'angoisse de la vie qui s'ouvre sur l'inconnu.
L'écriture musicale de Noces, d'une incomparable richesse, met en œuvre toutes les ressources rythmiques et contrapontiques de la polytonalité. Son caractère fruste est souligné par l'instrumentation, confiée à quatre pianos assortis d'une opulente percussion. Cette conception ne s'est d'ailleurs concrétisée qu'au bout d'un long temps dans l'esprit du compositeur. Car si la trame musicale était achevée dès 1917, ce ne fut qu'en 1923 que Stravinsky mit la dernière main à l'instrumentation.
Pribaoutki, chansons plaisantes pour une voix accompagnée de flûte, hautbois, cla¬rinette, basson, violon, alto, violoncelle et contrebasse. /. L'Oncle Armand, courte pièce cocasse en deux volets. - //. Le four: une ménagère s'affaire autour de sa tarte, pendant que se font entendre les piaillements de la basse-cour toute proche. - ///. Le colonel: caricature d'un vieux chasseur maladroit. - IV. Le vieux et le lièvre: his¬toire sans queue ni tête, fleurant un peu la sorcellerie.
Berceuses du chat, pour une voix de femme et trois clarinettes. - /. Sur le poêle: Atmosphère de chaude intimité. - //. Intérieur: Le père chat casse des noisettes dans un coin, observé à bonne distance par les petits. - ///. Dodo: Une mélodie indo¬lente. - IV. Ce qu'il a le chat: La maman compare, avec une tendre puérilité, le panier du chat au berceau de son bambin.
C'est en 1954 que Stravinsky entrepit d'instrumenter quelques pièces anciennes, pri¬mitivement écrites, les unes pour chant et piano, les autres pour chœur a cappella. Nous avons ainsi deux nouveaux recueils, dont le premier réunit sous le titre Chansons russes les morceaux suivants: Canard (1918) - Chant dissident (1919), ancien¬nement publiés avec deux autres morceaux sous le titre «Quatre chants russes»; Les canards, les cygnes, les oies - Tilimbon (1917), extraits des «Histoires pour enfants».
Le second recueil est intitulé Quatre chansons paysannes. - /. Près de l'église, à Chi-gisakh. - II. Ovsen - III. Le brochet. IV. Monsieur ventru. Très brefs, ces chœurs de femmes portent un titre russe assez énigmatique et difficilement traduisible en français: Podblioudnya. Ce titre se rapporte à une très ancienne pratique divina¬toire: une soucoupe, dont la face inférieure a été préalablement enfumée, est tenue à trois doigts durant la chanson par la diseuse de bonne aventure, qui en interprète ensuite les empreintes. Il s'agit donc de chants d'incantation dont les paroles, de caractère allusif, recèlent peut-être quelque intention magique.
Robert SIOHAN
Un extrait récent ( 2007) d'une répétition des Noces par Boulez avec le choeur Accentus à la salle Pleyel